Les chargeurs, qui ont importé de grandes quantités de marchandises pour éviter à tout prix les ruptures de stocks, se retrouvent actuellement dans une situation délicate, à l'heure où la consommation montre des signes de fléchissement.

La chute vertigineuse de la confiance des consommateurs ainsi que le ralentissement des dépenses de biens de consommation augmentent considérablement le risque d’un décalage important entre les quantités de stocks constitués et la consommation réelle. Après deux années de forte demande et de faibles stocks, les chargeurs pourraient être pris au dépourvu par ce changement de paradigme et contraints de vendre des marchandises supplémentaires à un prix fortement réduit.

Cet effet « coup de fouet » (ou "Bullwhip effect" en anglais), qui résulte de la peur des ruptures de stock, de l'accumulation des stocks et de la stabilisation ultérieure de la demande, s’amplifie tout au long de la chaîne d'approvisionnement. « Les commandes passées auprès des fournisseurs les plus éloignés du point de vente ne sont plus du tout alignées à la demande réelle des consommateurs », ont averti les professeurs de l'université du Tennessee dans un éditorial publié l’année dernière.

« L'effet Bullwhip s'installe tout au long de la chaîne d'approvisionnement parce que de longs délais sont nécessaires pour sécuriser les capacités et augmenter considérablement la production », constatent-ils. « Au moment où les entreprises atteignent leur capacité maximale, la demande peut s'être stabilisée à des niveaux inférieurs, laissant les entreprises avec des stocks excessifs. »

Afin de s’aligner avec la réorientation massive des dépenses des consommateurs confinés vers les biens plutôt que les services, la réponse naturelle des chargeurs aux pénuries généralisées de la pandémie a été d'éviter les ruptures de stock à tout prix. Par conséquent, nombre d'entre eux ont passé des commandes plus importantes que d'habitude, et ce, très en avance, de peur que les produits ne restent bloqués pendant des semaines dans les ports engorgés.

Mais à mesure que l'inflation ponctionne les budgets des acheteurs et que les consommateurs réorientent à nouveau leurs dépenses dans le sens inverse, vers les services plutôt que les biens, cette ruée vers les stocks pourrait laisser les chargeurs avec un excédent important de marchandises.

Les stocks reviennent à des niveaux pré-Covid alors que la demande ralentit.

Le rapport entre les stocks de détail et les ventes - à l'exception des voitures et des pièces automobiles, dont les stocks sont particulièrement bas en raison de la pénurie de semi-conducteurs - est tombé à des niveaux historiquement bas pendant la pandémie. Mais il est en train de revenir aux niveaux pré-Covid.

Selon le Bureau du recensement des États-Unis, les distributeurs disposaient de suffisamment de stocks pour couvrir 1,15 mois de ventes en avril. Ce chiffre est encore inférieur aux niveaux de stocks qui permettaient de couvrir 1,22 à 1,30 mois de ventes chaque mois d'avril au cours de la décennie précédant la pandémie, mais il est bien supérieur aux stocks qui permettaient de couvrir 1,05 mois de ventes en avril 2021.

(Source : Fred & U.S. Census Bureau)

Les acheteurs, quant à eux, freinent des quatre fers. Les dépenses de consommation n'ont augmenté que de 0,2% en mai par rapport au mois précédent et de 0,6% en séquentiel en avril après une hausse de 1,2% en mars. Si l'on tient compte de l'inflation, les dépenses ont diminué de 0,4 % d'avril à mai, selon le Bureau d’analyse économique des États-Unis.

Et les perspectives pessimistes de consommations indiquent que les dépenses pourraient encore diminuer. L'indice de confiance des consommateurs de l'Université du Michigan a baissé de 37,1 % en juillet par rapport à l'année précédente, et son indice relatif aux attentes des consommateurs a baissé de 40,1 % par an.

Les niveaux de stocks mesurés par le Logistics Managers’ Index (LMI) restent élevés, et l’on s'attend à augmentation des stocks au cours des prochains mois, entraînée par l’arrivée d’un grand nombre de bateaux en provenance de Shanghai vers les ports de Californie du Sud.

(Source : Logistics Manager's Index, Juin 2022)

Comment les chargeurs doivent-ils faire face ?

La période des fêtes de fin d'année approchant, il est tout à fait normal de commander plus de marchandises qu’au printemps ou qu’à la fin de l'hiver. Mais il sera peut-être plus difficile cette fois- ci de bien « doser les quantités » et de faire la part des choses entre un surplus et un manque de stocks.

« Bien que la baisse des stocks soit certainement nécessaire », soulignent les auteurs du LMI dans leur rapport de juin, « les entreprises doivent veiller à ne pas sur-corriger cet écart en annulant trop de commandes, car l’effet Bullwhip peut osciller à la fois entre le sur-stockage et le sous-stockage dans un temps court. »

La communication entre les équipes de vente et de logistique, et en externe avec les fournisseurs, est essentielle pour éviter un sur-stockage radical en cas de chute de la demande des consommateurs.

Dans une série d'études de cas, Augustina Onuha, chercheuse à l'université de  Walden, a constaté que « les leaders de la supply-chain ont utilisé diverses stratégies de collaboration pour influencer les accords avec les partenaires du réseau et les politiques de partage de l'information afin d'instaurer parmi eux la confiance, ce qui a réduit l'effet Bullwhip.»

«  Je recommande aux leaders de la supply-chain d'utiliser des stratégies de communication efficaces pour atténuer l'impact négatif de l'effet Bullwhip », souligne-t-elle.

Les données en temps réel, la visibilité de bout-en-bout, les tableaux de bord, les prévisions et les tours de contrôle fournis par les entreprises de logiciels et de technologies de gestion de la chaîne d'approvisionnement peuvent également aider les chargeurs à réagir aux fluctuations de la demande avec les données les plus récentes, surtout si elles sont largement partagées entre les équipes.

La réduction des délais de livraison et la gestion agile des stocks – telle que la limitation des marchandises aux meilleures ventes et leur importation en plus petits lots ou sur des cycles produits plus courts - peuvent également aider les chargeurs à minimiser cet effet « coup de fouet ».

Sources

https://www.wsj.com/articles/discount-stores-are-awash-in- merchandise-thanks-to-shipping-delays-11647461661

https://www.wsj.com/articles/commentary-cautionbullwhip-effect- ahead- 11623664801#:~:text=The%20bullwhip%20effect%20takes%20hold,leavin g%20firms%20with%20excessive%20inventory

https://www.wsj.com/articles/big-box-retailers-battle-for-inventory- in-bet-on-strong-holiday-sales-11631824252

https://www.wsj.com/articles/retailers-restocking-inventory-face-a- potential-postholiday-hangover-11638896336

https://fred.stlouisfed.org/series/MRTSIR4400AUSN

https://www.bloomberg.com/news/newsletters/2022-07-14/supply- chain-latest-msc-s-balance-act-shipping-goods-to-russia

https://www.bea.gov/sites/default/files/2022-06/pi0522.pdf

http://www.sca.isr.umich.edu/

https://www.the-lmi.com/june-2022-logistics-managers-index.html

https://scholarworks.waldenu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=7537&con text=dissertations